Art, Féminisme et Écologie : rencontre avec la curatrice Julia Rajacic

Les questions environnementales prennent de plus en plus de place dans les réflexions de tous.tes. Le monde de l’art étant le reflet des préoccupations et interrogations des sociétés, il est donc naturel de voir des artistes s’approprier les sujets environnementaux et interroger notre rapport à la terre. Les femmes et la terre étant intimement liées depuis toujours, que ce soit historiquement ou symboliquement, nous avons voulu analyser cette relation à travers le prisme de l’art en allant à la rencontre d’une spécialiste du sujet : la curatrice Julia Rajacic.

 

Julia, tu as concentré tes recherches curatoriales sur le thème du Genre à travers l’art contemporain. Tu es notamment à l’origine de l’exposition itinérante Gaïa, qui explore la relation entre le Genre et l’Écologie. Peux-tu nous en dire plus ? 

 

Le projet autour de l’exposition Gaïa est parti d’un constat : celui de l’universalité de la Terre-Mère en tant que figure mythologique. Qu’elle soit appellée Terra Mater, Pachamama ou Gaïa, on retrouve cette figure féminine liée à la Terre dans le récit des origines de nombreuses civilisations. À partir de cette observation, il m’est apparu intéressant de rassembler des artistes du monde entier autour de la question de la contemporanéité de ce mythe ancestral.

Alors que certains artistes ont répondu à l’appel par une réinterprétation esthétique de la Terre-Mère, d’autres ont exploré le lien effectif qui unit les Femmes et les changements écologiques dans notre société contemporaine, reprenant ainsi visuellement certains thèmes abordés par l’écoféminisme.

Dans ce dernier cas, les artistes dressent le portrait de femmes à la fois victimes des changements écologiques, mais également ferventes actrices de la transition écologique. On sait par exemple que le changement climatique affecte principalement les femmes, qui représentent 75% des réfugiés environnementaux. D’autre part, ces dernières jouent un rôle crucial dans de nombreux mouvements écologistes, à l’instar du Chipko Andolan, cette forme de lutte initiée par des villageoises indiennes de la région du Garhwal, qui consiste à encercler l’arbre de ses bras afin de lutter contre la déforestation.

 

Tu as mentionné l’écofémininsme : késako?

 

L’écoféminisme, c’est un courant de pensée qui relie l’oppression patriarcale et l’exploitation de la nature par l’Homme. Cette idée a d’abord été conceptualisée par Françoise d’Eaubonne, auteure féministe française, également amie et biographe de Simone de Beauvoir. Dans son ouvrage “Le féminisme ou la mort” de 1974, Françoise d’Eaubonne décrit ainsi comment la matrice idéologique permettant la domination des hommes sur les femmes est la même que celle sous-jacente à la domination des Hommes sur la nature.

On distingue aujourd’hui deux courants principaux de ce mouvement de pensée. Le premier, se focalise sur les aspects socio-économiques. Il dénonce la position d’externalité économique à laquelle sont reléguées, aussi bien les ressources naturelles, que de nombreuses femmes, toutes deux exploitées par le système économique, sans pour autant recevoir de rétribution (une grande partie du travail domestique, encore souvent majoritairement effectué par les femmes, n’est pas reconnu comme travail productif). Cet écoféminisme socio-économique, majoritairement répandu dans les pays du Sud, ajoute également aux deux dominations croisées des femmes et de la nature, celle de la domination coloniale et post-coloniale.

Le second courant est un écoféminisme spirituel, mystique et poétique. Il repose souvent sur des croyances polythéistes ou animistes et prône un retour à une relation plus harmonieuse avec la Terre-Mère.

Mamoune The Artist, « Pachamama » 

 

Et dans l’art? 

 

D’un point de vue artistique, je trouve ce courant de pensée particulièrement fertile, dans la mesure où il questionne les dualismes solidement ancrés depuis des siècles dans les sociétés occidentales : Masculin/Féminin, Humain/Nature, Raison/Emotion, Objectif/Subjectif. En prônant un dépassement de ces conceptions dualistes, cette mouvance porte en elle un fort potentiel subversif.

De nombreuses artistes, pionnières de l’art écoféministes, m’ont inspirée lors de la création de l’exposition Gaïa. Je pense notamment à l’artiste performeuse cubaine Ana Mendietas et ses performances Silueta, à l’Australienne Jill Orr et sa série photographique Bleeding Tree, ou encore à Helène Aylon et son Earth Ambulance.

 

À gauche : Ana Mendieta, Silueta, 1981. À droite : Jill Orr, Bleeding Tree, 1979

Le 22 Avril est la Journée Internationale de la Terre. Peux tu nous présenter quelques artistes dont les travaux portent sur notre relation à la planète bleue?

 

De nombreuses artistes proposent un regard nouveau sur notre relation à la Terre, et nous livrent même des suggestions pour le fondement d’une nouvelle relation à l’environnement.

Je pense notamment à l’artiste Ukrainienne Elena Lezhen, qui, au travers de mondes imaginaires où fusionnent images de la nature et personnages à forme humaine, souligne leurs interconnexions et similitudes. Lezhen met à l’honneur des valeurs dévaluées au cours de l’Histoire, et traditionnellement attachées au Féminin telles que les émotions, les sensations et l’intuition.

« Qu’est ce que la logique sans l’émotion?

Qu’est ce que la raison sans humanité ni compassion?

Ce n’est que Danger et Destruction « 

Elena Lezhen, « Birdman »

 

Je nommerais également Jisook Min, artiste franco-coréenne qui propose une reconnexion sensorielle avec l’élément Terre.  Au travers de performances et d’installations, l’artiste collecte cette matière sur laquelle nous marchons et vivons, mais avec laquelle nous avons perdu le contact dans nos environnements de plus en plus urbanisés.

 » J’ai creusé un trou pour regarder l’odeur de la terre. Avec l’odeur de la terre, je médite »

Jissok Min, Trou de méditation, 2000

 

J’évoquerais enfin, Laura Sanchez Filomeno, artiste textile qui crée des broderies en employant comme matériau principal le cheveu humain, produisant ainsi des œuvres porteuses d’un nouveau sens, d’une nouvelle beauté. En redonnant vie à des éléments résiduels, considérés comme déchets par notre société, l’artiste est notamment intéressée par l’expérience d’attraction/ répulsion ressentie face à la vue de ces résidus corporels.

 

Laura Sanchez Filomeno, Spondilus Gaederopus, 2015-2016

 

JULIA RAJACIC:

Curatrice franco-serbe, Julia Rajacic s’intéresse aux thèmes de l’Identité et du Genre. Elle encourage un dialogue entre artistes, public et institutions par la stimulation d’une émulation artistique collective. A travers la création de projets Off-Sites, la commissaire souhaite mettre en valeur une scène sous-représentée, auprès d’un public parfois oublié.
Julia Rajacic a récemment travaillé en tant que co-curatrice de la Triennale d’art contemporain de Belgrade, et en tant que curatrice pour l’Institut Français, l’ambassade de la République de Corée et l’Istituto Italiano di Cultura.

 

 

Pour en savoir plus sur l’écofeminisme et l’art :

 

 

 

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